Gaffes à plus grande échelle
par Pierre Lemieux
Les politiciens et les bureaucrates ne sont pas à l’abri des erreurs, ils commettent les leurs à plus grande échelle. La catastrophe des biocarburants l’illustre bien.
C’est du déjà vu canadien. Le gouvernement libéral fédéral plagia ce que faisaient depuis des décennies les administrations publiques américaines quand il commença à subventionner la production d’éthanol, quelques années avant l’élection de 2006. Lors de cette élection, les conservateurs promirent de poursuivre dans la même voie, et ils sont hélas ! en train de réaliser leur engagement. Le budget de l’an dernier prévoyait deux milliards de dollars sur sept ans pour subventionner la production de biocarburants. Un projet de loi actuellement devant le Parlement imposerait un contenu de 5% d’éthanol dans l’essence — et, évidemment, interdirait la production, la vente et l’importation d’autres sortes d’essence. Les partis d’opposition ont approuvé avec enthousiasme. Stéphane Dion propose même de doubler la proportion d’éthanol obligatoire.
Quelques députés ont maintenant des doutes après que quelques voix se furent élevées dans le monde contre le détournement de denrées alimentaires vers la production de carburant. Le prix du maïs, qui sert à la production de l’éthanol (un des principaux biocarburants), a presque triplé en trois ans, provoquant des émeutes dans plusieurs pays.
Les intérêts du biocarburant répliquent que d’autres facteurs portent la responsabilité de la hausse des prix alimentaires. Les économistes, cependant, s’entendent pour dire qu’un facteur important se trouve dans les politiques d’encouragement aux biocarburants, qui ont provoqué une augmentation de la demande de denrées alimentaires. Toutes choses égales par ailleurs, les prix alimentaires auraient moins augmenté en l’absence de ces politiques. Pour s’en convaincre, on notera que plus de 20% de la production américaine de maïs, laquelle représente 40% de la production mondiale, va à la production d’éthanol. Sans même calculer l’impact des subventions des autres États dans le monde, on a déjà une augmentation de 8% dans la demande mondiale de maïs, ce qui ne peut que pousser les prix à la hausse.
Comme le Canada ne compte que pour une fraction minuscule du marché mondial du maïs et que deux milliards de dollars sur sept ans est à peine identifiable dans la caverne d’Ali Baba des subventions mondiales, la politique du gouvernement canadien n’exerce qu’un faible impact sur les prix alimentaires. Il reste que les contribuables canadiens sont forcés de contribuer, ne serait-ce que marginalement, au problème global.
L’État fait de grosses bourdes du genre pour deux raisons. Premièrement, il ne dispose pas de l’information nécessaire pour planifier. Au milieu du 20e siècle, un grand débat a opposé des libéraux classiques comme Friedrich Hayek (qui a ensuite obtenu un Nobel d’économie en 1994) et des théoriciens socialistes. Les premiers soutenaient que seuls les marchés peuvent calculer des prix qui incorporent correctement tous les facteurs sous-jacents à l’offre et à la demande, que la planification rationnelle est par conséquent impossible sans les marchés, mais que, justement, la planification détruit ou déforme ceux-ci. Le planificateur coupe la branche sur laquelle il doit s’asseoir. Les statocrates américains, canadiens et européens n’ont aucun moyen scientifique de déterminer combien il faut de biocarburant ou de nourriture. Seuls les marchés peuvent résoudre efficacement le problème.
Des environnementalistes remettent maintenant en question la politique du biocarburant, dont l’impact sur l’environnement serait pire que les dégâts qu’elle préviendrait. L’économiste ne s'en surprend pas : comme les biocarburants coûtent plus cher à produire que le pétrole (c’est pourquoi des subventions sont requises), on en conclut qu’ils utilisent des ressources de plus grande valeur, selon l’évaluation qu’en font les gens sur les marchés.
La seconde raison pour laquelle l’État commet des erreurs — et des erreurs à sa taille — est que ça le paye. Les erreurs apparentes des uns sont les privilèges des autres. La folie des biocarburants a été encouragée par ceux qui en bénéficient, c’est-à-dire les producteurs de biocarburants et les propriétaires de terres agricoles. (L’enchérissement des prix alimentaires finit par se répercuter entièrement sur le prix de l’immobilier agricole et seuls les propriétaires en profitent.) C’est à cause de la capacité de lobbying de ces clientèles électorales que l’État canadien en est rendu à prendre un petit peu de nourriture de la bouche de millions de pauvres dans le monde pour donner l’équivalent à des propriétaires agricoles et à une douzaine de producteurs d’éthanol.
Encore une fois, on ne s’en étonnera pas. C’est simplement la manière dont fonctionne l’État : il favorise des clientèles qui lui sont utiles au détriment d’autres individus, il nuit à certains pour aider d’autres, il prend partie pour certains citoyens contre d’autres. Dans le cas qui nous occupe, l’État canadien prend partie pour les propriétaires agricoles et les producteurs d’éthanol contre les consommateurs d’aliments.
Plus l’état à de pouvoir et de ressources à sa disposition, plus il commettra ce genre d’erreur. Plus l’État est en mesure de donner, plus les chasseurs de rentes (comme les économistes les appellent) essaieront de mettre la main sur le coffre au trésor. Cette furie redistributrice justifie la méfiance envers la bête — le Minotaure, disait Jouvenel pour parler de l’État moderne — et la nécessité de la repousser et de l’entraver. Espérons que c’est possible.
(3 mai 2008)