LiberteauCanada
La chronique hebdomadaire Nouvelles liberticides

Détestable nationalisme

par Pierre Lemieux

Une petite fille utilisée comme drapeau sur le site du Mouvement des Québécoises et des QuébécoisÀ cette époque de l’année, les Québécois ont le malheur de subir deux fêtes nationales : la Fête nationale du Québec, le 24 juin, et la Fête du Canada, le 1er juillet. Si vous voulez vous noyer dans un océan de drapeaux, bleus contre rouges, comme la vieille histoire de l’armée française contre les Anglais, c’est ici que ça se passe. Il y en a même qui peignent des symboles nationalistes sur leur visage ou qui utilisent leurs enfants comme drapeaux (voir l'image ci-dessus, qui provient du site du Mouvement national des Québécoises et Québécois).

L’orgie nationaliste de cette année suit de quelques semaines le rejet par l’électorat irlandais du traité de Lisbonne, qui aurait renforcé le pouvoir central dans l’Union européenne. N’est-ce pas là un usage productif du nationalisme contre l’impérialisme et l’uniformité imposée ? Attention ! Le nationalisme est un maître terrible et un serviteur dangereux.

D’aucuns voudraient distinguer le patriotisme du nationalisme, le premier n’étant qu’une célébration de valeurs partagées et d’une culture commune. Hélas ! le patriotisme dégénère facilement en nationalisme, qui est le recours à l’État-Nation pour imposer à tout le monde les valeurs d’une partie de la population. Quand il s’agirait de valeurs de liberté — vivre et laisser vivre —, la dérive ne serait pas préoccupante. Imposer un contexte général de liberté laisse ceux qui n’aiment pas certaines formes d’autonomie libres de s’en protéger au moyen d’arrangements privés comme le mariage, les Églises, les sectes, les associations et groupes divers, et d’autres ententes contractuelles. Quand les valeurs officielles ne sont pas libertariennes, cependant, l’État-Nation a besoin d’un grand nombre de lois et de flics pour imposer les préférences de la majorité (ou d’une minorité).

Qu’est-ce que l’on célèbre exactement ? Il n’est pas facile de trouver une réponse sur le site du gouvernement fédéral. C’est « tout ce que nous avons en commun », répond le ministère du Patrimoine canadien, qui continue de manière tout aussi cryptique : « notre réussite, une réussite née de la vision audacieuse et des valeurs partagées de nos ancêtres ». C’est mince comme définition.

On retrouve un flou semblable du côté québécois. Dans ce que l’on peut trouver des « discours patriotiques » du 24 juin, il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent. Le site web officiel de la Fête nationale du Québec mentionne « notre culture francophone », le courage, la persévérance, l’ouverture et — on sent maintenant le souffle de la Bête — la solidarité.

Le nationalisme est une affaire étatiste, l’imposition liberticide des valeurs de certains aux autres. C’est pourquoi le processus ne fait pas l’objet d’une grande publicité et que les valeurs se cachent. Les « valeurs canadiennes » du CRTC sont axées de ce que l’intelligentsia aime dans la vie et de la censure nécessaire pour maintenir son empire. La solidarité québécoise est une solidarité forcée. Qu’est-ce que la nation sinon une solidarité coercitive en faveur des dirigeants ?

Dans les célébrations annuelles, on doit reconnaître au Grand Frère étatique fédéral un emploi du détestable mot « national » plus réservé que celui qu’en fait le Petit Frère étatique québécois. Pourtant, il y a une « capitale nationale » autant à Ottawa qu’à Québec. Les mots « Canada » et « Québec » sont collés partout dans les deux bureaucraties, comme des Hare Khrisna. Et les deux gouvernements veulent nous faire croire que leur drapeau est le nôtre.

Sauf peut-être quand ils se sentent menacés. En 2002, le gouvernement fédéral ordonna à la section canadienne de FORCES, une association internationale défendant les droits des fumeurs, de retirer de son site web une image du drapeau canadien. Un bureaucrate expliqua que cela « pourrait tromper certaines personnes et les amener à croire qu’il s’agit d’un organisme gouvernemental » (National Post, 30 janvier 2002).

Mais qu’est-ce que l’on célèbre donc ? À l’occasion de la Fête nationale de cette année, La Presse a inclus une boîte de sirop d’érable parmi les icônes choisies pour représenter les Québécois. Cela ne manque pas d’intérêt puisque l’industrie du sirop d’érable est à peu près nationalisée. Au niveau provincial, elle tombe sous deux lois et plus d’une douzaine de règlements. Les producteurs sont enrégimentés de force dans la Fédération des producteurs acéricoles du Québec, qui administre un système de quotas et un monopole de la distribution — un peu comme le monopole du blé dans l’Ouest. Le sirop d’érable exporté hors du Québec est aussi soumis à deux lois fédérales et à trois jeux de règlements fédéraux. L’Agence canadienne d’inspection des aliments impose des exigences détaillées d’étiquetage, comprenant la langue et jusqu’à la taille des caractères sur l’emballage. Une boîte de sirop d’érable du Québec résume l’étatisme national.

« Levons notre chapeau aux coureurs des bois et aux explorateurs », écrivent les organisateurs de la Fête Nationale du Québec. Discours intéressant, mais incohérent. Indociles, les coureurs des bois, qui, au 17e et 18e siècle, partaient en forêt pour faire la traite des fourrures, violaient souvent les édits du gouverneur. S’ils revenaient parmi nous, avec tous les règlements, les prohibitions et la flicaille d’aujourd’hui, ils se retrouveraient vite en prison.

Nous ne célébrons pas notre histoire. C’est l’État qui se célèbre.

(28 juin 2008)

  

  

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